"A 12 ans, j'ai été bouleversé par un film. En sortant du cinéma, j'avais l'impression d'être devenu quelqu'un d'autre"
En mars dernier, Michael De Cock, âgé de 53 ans, a surpris le monde du théâtre en Belgique en prenant la direction du Théâtre de Liège, après avoir dirigé le KVS, le grand théâtre flamand de Bruxelles, depuis 2017. Ce changement de poste, qui le voit passer d'une communauté linguistique à une autre, est unique en son genre. Depuis sa nomination, il s'efforce de s'installer dans son nouveau rôle tout en renforçant les relations internationales établies par son prédécesseur, Serge Rangoni. C'est lors de son retour d'un voyage en Corée qu'il a répondu à une question cruciale : quel a été le moment déterminant de sa vie personnelle ou professionnelle ?
Michael évoque d'abord sa famille et la naissance de ses cinq enfants comme des événements marquants. Toutefois, il identifie deux moments artistiques clés qui ont profondément influencé son parcours : la première, la projection, presque par hasard, de "Purple Rain" de Prince en 1984, et la seconde, sa rencontre avec l'œuvre de Marguerite Yourcenar.
La musique de Prince a fait irruption dans sa vie alors qu'il était enfant, influencé par son père, un grand fan d'Elvis. Son goût pour le rock and roll, avec des artistes comme Chuck Berry et Buddy Holly, s'est intensifié. À 12 ans, il avait pour tradition d'aller au cinéma à Anvers après ses examens. C'est ainsi qu'il a découvert "Purple Rain", un film qui l'a marqué profondément. "J'étais captivé, choqué, c'était punk, c'était sexuel. Le rock and roll évoque beaucoup de désir et de sexualité. Ce film m'a bouleversé. Bien que ce ne soit pas considéré comme un grand film, la musique et la présence de Prince étaient si puissantes que, en sortant du cinéma, j'avais l'impression d'avoir changé." Cette expérience a ouvert les portes d'une nouvelle forme d'art pour lui, plus radicale et émotionnelle. "Quand Prince se produisait, il chantait et dansait avec son ventre. Je l'ai vu en concert près de dix fois, et à chaque fois, cela me touchait profondément." Pour lui, Prince était l'artiste emblématique de sa génération, surpassant même Michael Jackson, et il le compare à Jimi Hendrix. "Malgré ma formation littéraire et théâtrale, c'est le corps qui s'exprime plus que l'analyse. La musique peut toucher les émotions de manière directe."
Son autre moment de bascule a été sa découverte de Marguerite Yourcenar, un contraste frappant avec Prince. "C'est un grand écart, certes, mais elle possède aussi une grande profondeur émotionnelle. Dans 'Souvenirs pieux', on sent qu'elle a travaillé chaque mot avec soin." À l'université, il a eu la chance d'étudier avec Maurice Delcroix, un spécialiste de Yourcenar, qui leur faisait explorer ses œuvres ainsi que celles de Baudelaire. Michael De Cock ne tarit pas d'éloges sur l'écrivaine. "J'ai lu 'Nouvelles orientales' et j'ai attendu une décennie avant de me plonger dans 'Mémoires d'Hadrien'. J'ai gardé 'L'œuvre au noir' près de moi pour le lire plus tard et envisager une adaptation théâtrale en Espagne. La structure de ce roman est d'une telle intelligence. Elle prend non pas un mètre de recul, mais quinze mètres. Elle a consacré sa vie à 'L'œuvre au noir', et cela se ressent. Elle aborde des thèmes universels comme la vie, l'amour, la mort et la sexualité dans un contexte historique où l'humanité a montré le meilleur et le pire de soi. Elle s'interroge sur la capacité des gens à torturer. C'est une grande humaniste, et c'est pourquoi je l'admire tant."
Michael De Cock oscille entre l'univers de Prince et celui de Yourcenar, naviguant entre les scènes flamandes et francophones. Il se décrit comme un "gourmand" qui apprécie tant le rock et la pop que la poésie. "Je suis exigeant dans mon travail et je crois que chacun a le droit de s'exprimer comme il le souhaite. L'art est une quête, une recherche. C'est aussi une forme de résilience à travers la fête. L'art que je programme est aussi vital que l'air que je respire. C'est un droit démocratique que nous devons défendre."
Cependant, Michael De Cock exprime ses inquiétudes concernant les menaces pesant sur la culture. "Rien n'est acquis. Yourcenar disait qu'elle connaissait mieux Hadrien que son propre père. C'est l'art qui peut nous apporter une telle empathie."