« C’est le chaos total » : Donald Trump brouille la ligne américaine sur l’Ukraine face à Poutine qui jubile
Mercredi matin, une rencontre de trois heures entre le négociateur américain Steve Witkoff et le président russe Vladimir Poutine à Saint-Pétersbourg n’a pas permis de mettre un terme à la guerre en Ukraine. Selon le Kremlin, les propositions présentées à Oslo la veille par les Ukrainiens et les Européens sont jugées « peu substantielles ». Cette nouvelle aurait pu passer inaperçue, mais le contexte a changé. Dans plusieurs capitales, notamment à Kiev, Washington et Moscou, des interrogations émergent quant à la possibilité que Donald Trump envisage de « lâcher » l’Ukraine.
Ces dernières semaines, des signaux troublants se sont multipliés. Le 9 octobre, Trump a annoncé un accord avec la Russie pour l’exploitation et la libération de 300.000 tonnes de diesel, avec des chargements de pétroliers prévus dès ce mercredi. De plus, 500.000 tonnes supplémentaires ont déjà été promises. Peu après, Trump a déclaré qu’il annulait les sanctions et les droits de douane imposés à la Russie, qui avaient été votés par son propre Congrès dans le cadre de la « loi Graham ». Parallèlement, il a critiqué le président ukrainien Volodymyr Zelensky, le qualifiant d’« obstacle » à la résolution du conflit, suggérant même qu’il devrait être remplacé.
Pour certains analystes, ces prises de position de Trump ne surprennent guère. Sven Biscop, directeur général de l’Institut royal des relations internationales Egmont, souligne que Trump a toujours eu une tendance pro-russe. « Son objectif est de normaliser les relations avec la Russie, peu importe les conséquences pour l’Ukraine », explique-t-il. Tanguy Struye de Swielande, professeur à l’UCLouvain, renchérit : « Trump est clairement anti-Zelensky. Il ne lui a jamais pardonné de ne pas avoir répondu à sa demande d’aide pour discréditer Joe Biden lors de la campagne de 2019. De plus, Trump admire les régimes autoritaires et voit en Poutine un modèle. »
La dynamique politique interne aux États-Unis joue également un rôle dans cette attitude favorable à la Russie. Carole Grimaud, chercheuse spécialisée en communication et en Russie, note que la politique étrangère américaine a oscillé entre différentes visions. Trump défend une approche « jacksonienne », où l’intérêt national prévaut sur les valeurs. Cette levée des sanctions sur le pétrole russe peut être perçue comme un geste en direction de l’électorat trumpiste, à l'approche des élections de mi-mandat. Cependant, la position de Trump reste imprévisible en matière de politique étrangère, notamment vis-à-vis de l’Ukraine.
Les tensions en mer Noire se poursuivent, avec des attaques de drones ayant causé une vingtaine de morts parmi des navires commerciaux. Dans ce contexte, l’OTAN a annoncé qu’elle déploierait des moyens supplémentaires pour soutenir les activités de surveillance. Les membres de l’Alliance transatlantique, dont les États-Unis font partie, ont affirmé leur engagement à renforcer leur présence dans la région. Les relations entre Washington et Moscou ne sont donc pas aussi optimales que Trump pourrait le laisser entendre.
Tanguy Struye de Swielande ajoute que malgré les déclarations de Trump, des négociations se poursuivent, impliquant toujours les Ukrainiens et les Européens. « Ils étaient présents à Oslo mardi. Il est essentiel de faire la distinction entre les discours et la réalité des négociations. La phase diplomatique n’est pas close », souligne-t-il. Cependant, l’annonce d’un sommet entre les États-Unis, la Chine et la Russie lors de l’Apec, prévu les 18 et 19 novembre, suscite des inquiétudes. Trump et Poutine pourraient y voir une opportunité de conclure un accord qui pourrait nuire aux intérêts ukrainiens. Struye avertit que les Européens ne pourraient jamais accepter un accord à leurs dépens.
Ce sommet pourrait s’avérer contre-productif, selon Struye, qui qualifie la situation des discussions sur l’Ukraine de « chaos total ». « Depuis que Trump est revenu au pouvoir, il n’y a aucune direction claire. Chaque acteur américain semble agir de manière indépendante », observe-t-il. Ce désordre profite à Vladimir Poutine, qui a su saisir la complexité de la politique de Trump. Grimaud note que Poutine comprend que l’amitié avec Trump est conditionnelle et peut évoluer selon les intérêts américains.
Dans ce contexte difficile, les Européens pourraient avoir un rôle à jouer, selon Struye. « Pour résoudre la guerre, ils doivent rester unis et actifs dans les discussions, même face à un paysage diplomatique instable. »