Booking sous enquête : Bruxelles impose sa loi aux géants du web
Le 21 octobre 2026, la Commission européenne a lancé une enquête officielle à l'encontre de Booking.com, en vertu de la loi sur les services numériques (Digital Services Act, DSA). Cette initiative ne se limite pas aux allégations d'escroqueries et de manque de transparence, mais constitue également un signal fort envoyé aux grandes entreprises du numérique : en Europe, les règles de l'Union sont prioritaires. Ce processus, qui souligne l'affirmation de la souveraineté numérique de l'Europe face aux plateformes internationales, pourrait entraîner des amendes allant jusqu'à 6 % du chiffre d'affaires mondial de l'entreprise.
Le DSA, qui a été mis en œuvre en 2024, représente l'une des régulations les plus ambitieuses que l'Europe ait jamais élaborées pour encadrer l'environnement numérique. Cette législation impose des obligations strictes aux très grandes plateformes en ligne, celles qui comptent plus de 45 millions d'utilisateurs mensuels au sein de l'Union européenne. Booking.com, une plateforme néerlandaise appartenant au groupe américain Booking Holdings, fait partie de cette catégorie. La Commission reproche à la société plusieurs manquements significatifs, notamment la prolifération d'annonces trompeuses (comme des appartements fictifs), une protection insuffisante contre le phishing et l'opacité de ses annonces « boostées », qui permettent aux hébergeurs de payer pour un meilleur positionnement sans que les utilisateurs ne puissent identifier qu'il s'agit de publicités. « Les utilisateurs doivent pouvoir reconnaître clairement que ces 'annonces boostées' sont en réalité des publicités », a insisté la Commission dans son communiqué.
Le choix de cibler Booking.com n'est pas anodin. La plateforme représente la force des acteurs numériques transnationaux qui échappent souvent aux régulations nationales. En effet, des escrocs exploitent les données de la plateforme en se faisant passer pour des hébergeurs afin de piéger les consommateurs. Dans plusieurs pays européens, dont les Pays-Bas, les plaintes des utilisateurs se sont multipliées. Des associations de défense des consommateurs et des organisations d'hôteliers ont fourni des témoignages alarmants, illustrant des cas de réservations fictives et de détournements de paiements. En s'attaquant à une entreprise opérant à l’échelle mondiale mais ayant son siège en Europe, Bruxelles montre que la nationalité juridique ne constitue plus une protection contre l'application des lois européennes. L'enjeu va bien au-delà de la régulation des locations touristiques : il s'agit de réaffirmer le pouvoir régalien de l'Europe sur l'ensemble du secteur numérique.
Cette enquête contre Booking.com est la deuxième lancée par Bruxelles dans le cadre du DSA, la première ayant concerné Meta en avril 2024. La Commission européenne accélère ainsi son rythme d'action. Henna Virkkunen, vice-présidente en charge du numérique, a déclaré avec insistance : « Les Européens doivent pouvoir réserver leurs vacances sans craindre d'être arnaqués. » Bien que cette affirmation puisse sembler anodine, elle révèle une ambition politique significative. En multipliant les enquêtes, la Commission teste l'efficacité de son cadre juridique et évalue la capacité des plateformes à s'adapter. Les amendes potentielles, pouvant atteindre 6 % du chiffre d'affaires mondial annuel, pourraient se chiffrer en centaines de millions d'euros pour Booking Holdings. Ces amendes visent à modifier durablement le comportement des entreprises, et non simplement à sanctionner des infractions isolées.
Les conséquences de cette enquête pourraient établir un précédent pour d'autres plateformes. Si la Commission réussit à imposer des mesures correctives strictes ou à infliger une amende conséquente, cela pourrait créer une norme applicable à toutes les très grandes plateformes opérant en Europe. Des entreprises comme Amazon, Airbnb, Google et Apple suivent de près l'évolution du dossier Booking. La plateforme a déjà exprimé sa volonté de coopérer pleinement avec les autorités de Bruxelles, affirmant que « la sécurité, la confiance et la protection des données personnelles sont des priorités absolues ». Cette attitude défensive souligne la nervosité des géants face à un régulateur déterminé. Contrairement aux procédures antitrust qui peuvent s'étendre sur plusieurs années, le DSA prévoit des délais de traitement plus courts et des mécanismes d'intervention rapide, ce qui modifie la dynamique en faveur d'une régulation plus efficace.
L'enquête contre Booking.com s'inscrit également dans une stratégie plus large de l'Europe visant à renforcer son indépendance numérique. Depuis l'introduction du RGPD en 2018, l'Union a multiplié les initiatives pour ne plus être soumise aux réglementations imposées par les États-Unis ou la Chine. Le DSA élargit ce cadre en régulant non seulement les données personnelles, mais aussi l'ensemble des services numériques. Cette ambition suscite des tensions commerciales, les États-Unis considérant ces réglementations comme une forme de protectionnisme visant à désavantager leurs entreprises technologiques. De son côté, la Chine observe avec intérêt ce modèle réglementaire qui pourrait inspirer ses propres mécanismes de contrôle. L'Europe se positionne ainsi comme une alternative, ni l'ultralibéralisme américain, ni l'autoritarisme numérique chinois, mais un modèle fondé sur des principes de responsabilité et de régulation.