Lola Lafon: "Le moment où tout a basculé, pour moi, c'est un jour où je ne suis pas allée à un rendez-vous..."
Lola Lafon partage un moment marquant de sa vie, un instant où tout a changé pour elle. "Le moment où tout a basculé, pour moi, c'est un jour où je ne suis pas allée à un rendez-vous. Où je me suis dit : 'Non, j'y vais pas'", déclare-t-elle. Assise dans un rayon de soleil à Bruxelles, l'auteure française reçoit le titre de docteure honoris causa de l'Université Libre de Bruxelles. Elle évoque ce moment décisif avec une clarté étonnante, sans hésitation.
Lorsqu'on lui demande quel était ce rendez-vous, elle explique qu'il s'agissait d'une rencontre avec un homme violent dans une relation qu'elle qualifierait aujourd'hui de "toxique". Ce jour-là, elle a pris la décision de ne pas s'y rendre, un choix qui lui a semblé minuscule sur le moment, mais qui s'est révélé fondamental. "J'étais à Paris, près d'une église, dans le quartier de Beaubourg. Je me souviens très bien de cet endroit, même si je ne connais pas le nom de la rue. Ce n'était pas un moment dramatique, comme dans un film, mais un instant de prise de conscience. Je me suis dit : 'Tu n'y vas pas.' C'était une décision de ne pas continuer, et cela a marqué un tournant dans ma vie", raconte-t-elle. Elle se remémore ce moment avec une combinaison de liberté et de peur, mais aussi de puissance retrouvée.
Lafon poursuit en expliquant que ce moment de basculement est lié à un autre événement marquant de sa vie. Peu après avoir pris cette décision, elle a commencé à écrire intensément. "J'écrivais tous les jours depuis un an et demi sans penser à être publiée. J'étais en train de rédiger ce qui allait devenir mon premier roman, Une fièvre impossible à négocier. Lorsque j'ai écrit 'fin', j'ai su que je voulais le faire lire. Ces deux décisions, celle de ne pas aller à ce rendez-vous et celle de finir mon livre, montrent que je pouvais agir", ajoute-t-elle.
Elle se remémore le premier moment de son choix avec précision, mentionnant l'église comme un symbole de son introspection. "Dans ces rues animées, cet édifice ancien est là, immuable. Ce n'est pas une question de foi, car je ne suis pas chrétienne, mais c'est un lieu où l'on peut déposer des choses intimes", explique-t-elle. Ce souvenir la renvoie à son livre de 2022, Quand tu écouteras cette chanson, où elle raconte son expérience à la maison d'Anne Frank à Amsterdam. "Il est important de se souvenir des personnes qui nous ont précédés, de leur courage, car cela nous soutient, même si nous n'en sommes pas toujours conscients", souligne-t-elle.
Lafon relie habilement les événements de sa vie, démontrant son talent pour raconter des histoires. "Je n'y suis pas allée ce jour-là parce que cet homme était violent. Mais à l'époque, à la fin des années 90, le concept de 'relation toxique' n'existait pas. On pouvait le penser, mais ce n'était pas un débat. Ce moment a été une révélation pour moi, une prise de conscience que je n'étais pas désarmée, que j'avais des ressources en moi", déclare-t-elle. Elle évoque également le fait qu'elle avait commencé à écrire et à publier ses textes, réalisant qu'elle n'était pas insignifiante. "Je commençais à ne pas être rien. J'ai compris que j'avais la capacité de façonner ma vie et de tracer un nouveau chemin", conclut-elle avec assurance.
En réfléchissant à ce qui a changé après avoir pris ces décisions, elle souligne que même un geste, une phrase prononcée, peut ouvrir des possibilités. "Exactement ! Tout d'un coup, alors que cela était possible avant, mais pas pour moi", conclut-elle, illustrant ainsi le pouvoir des choix personnels et des moments de révélation dans le parcours de chacun.