« On sentait son désir d’échapper dans la fiction » : comment un étudiant de Gembloux s’est retrouvé récompensé à Cannes
Lukas Dhont est désormais un visage familier sur la Croisette. En seulement trois films, ce réalisateur belge a été sélectionné et honoré à trois reprises lors du Festival de Cannes. Cependant, cette fois-ci, la surprise a été apportée par ses deux jeunes interprètes.
En mai dernier, Valentin Campagne, âgé de 22 ans, et Emmanuel Macchia, 20 ans, ont remporté ensemble le prix d'interprétation masculine pour leurs rôles dans le film « Coward ». Une distinction qu'ils n'avaient pas anticipée.
Valentin Campagne se remémore le moment où leurs noms ont été annoncés : « On ne nous avait pas dit qu’on allait avoir ce prix. Lukas nous avait informés qu’on allait recevoir quelque chose tous les trois. » Le réalisateur avait décidé de garder le secret jusqu'à la dernière minute.
Ce fut alors le moment où ils réalisent qu'ils doivent monter sur scène : « On voit Lukas qui se penche vers nous et qui nous fait genre : “Non, non, mais vous montez tous les deux.” »
Quelques mois avant cela, Emmanuel Macchia n’avait aucune expérience dans le domaine cinématographique. Originaire de Charleroi, il poursuivait des études en architecture paysagère à Gembloux. C'est dans cette école que Lukas Dhont l’a remarqué.
La rencontre semblait d'autant plus surprenante pour Emmanuel, car il n’avait rien demandé. « Moi, ça me fait rire, quelqu’un qui vient m’aborder comme ça et qui me propose de jouer dans un film de guerre », confie-t-il. À l’époque, personne dans son établissement ne l’imaginait devenir acteur. Didier Hoyos, son professeur, le décrit comme un étudiant plutôt réservé : « C’était quelqu’un qui se tenait au fond, discret, qui travaillait. Un élève relativement calme. »
Ses camarades non plus ne l’associaient pas au monde du cinéma. Stefano Vaccarello se souvient d’Emmanuel comme d’un étudiant sympathique, mais peu enclin à se faire remarquer : « Ce n’est pas celui qu’on entendait le plus en classe. »
Le casting avait bien circulé dans l’école. Téo Cools avait même été contacté, mais il n’avait finalement pas participé. Avec le recul, il regrette d’avoir laissé passer sa chance : « Ah oui, j’ai eu le seum de fou ! J’aurais bien aimé. Franchement, je suis trop content pour lui. »
Mais qu'est-ce qui a poussé Lukas Dhont à choisir Emmanuel Macchia plutôt qu'un autre candidat ? Le réalisateur avait une vision claire des profils qu'il souhaitait rencontrer. Il s'est rendu dans cette école, pensant que les étudiants travaillant avec la nature et la terre auraient une relation particulière avec leur corps.
Le casting était ouvert à tous ceux qui désiraient tenter leur chance, mais Emmanuel Macchia n'était pas convaincu de sa légitimité devant la caméra. « Je ne me sentais pas légitime », admet-il. « Montrer des émotions devant la caméra, ce n’était pas moi. Derrière, pourquoi pas, mais pas devant. »
C'est précisément cette réserve qui a suscité l'intérêt de Lukas Dhont. « Il était très timide, mais il était intrigué, intéressé », se remémore le réalisateur. Son regard, en particulier, a éveillé sa curiosité : « Il y avait quelque chose de très mélancolique dans ses yeux. On sentait son désir d’échapper dans la fiction. »
Pour incarner les deux soldats de « Coward », les acteurs ont ensuite passé plusieurs mois en préparation. Le film dépeint une relation amoureuse dans le cadre de la Première Guerre mondiale, tout en s'inspirant de faits réels.
Lukas Dhont a découvert dans les archives des photographies de soldats qui, loin du front, se travestissaient et montaient des spectacles pour échapper, ne serait-ce qu'un instant, à la brutalité de la guerre. Une image l’a particulièrement marqué : « Des jeunes soldats, juste derrière le front, qui avaient utilisé des boîtes de munitions pour créer un podium et transformé des sacs de sable en costumes. » Une découverte qui l’a surpris : « Je n’avais jamais vu ces images-là. » Dans « Coward », le réalisateur belge explore ainsi la passion secrète entre deux soldats et continue d'aborder des thèmes liés à la vulnérabilité et à l'identité de genre.
Le film est actuellement en lice pour représenter la Belgique aux Oscars. Quant à Emmanuel Macchia, son premier rôle a finalement modifié ses aspirations : il a décidé d’abandonner ses études d’architecture paysagère pour se consacrer au cinéma.