Marc Billaud, chercheur en cancérologie : «En France, la prévention du cancer du sein repose sur les comportements individuels» — Vert
Alors que la campagne de dépistage du cancer du sein, connue sous le nom d'Octobre rose, se poursuit, la question se pose : pourquoi la France, l'un des pays les plus touchés au monde par cette maladie, n'arrive-t-elle pas à freiner son augmentation ? Dans son ouvrage intitulé "Cancer, une affaire d'État" (L’Iconoclaste, 2026), Marc Billaud, chercheur émérite au CNRS et expert en cancérologie, critique l'inaction des autorités face aux causes environnementales et professionnelles du cancer. Il plaide pour une priorité accordée à la prévention du cancer du sein, tout en dénonçant la tendance à faire porter la responsabilité de la maladie sur les individus. Le chercheur aborde également la controverse autour du refus de la députée insoumise Mathilde Panot de porter le ruban d'Octobre rose, ainsi que la réponse apportée par la ministre de la santé, Stéphanie Rist.
Dans votre dernier livre, vous soutenez que le cancer est une question d'État. Cela s'applique-t-il au cancer du sein ?
Oui, tout à fait. La prévention du cancer du sein repose largement sur des comportements individuels. On demande aux femmes de surveiller leur poids, de réduire leur consommation d'alcool, de pratiquer l'autopalpation et de se soumettre à des dépistages. Cependant, les facteurs environnementaux et professionnels auxquels elles font face sont souvent négligés. Or, plusieurs de ces éléments, tels que les pesticides, la pollution de l'air ou le travail de nuit, peuvent jouer un rôle dans l'apparition de cancers du sein. Ces enjeux relèvent de choix collectifs et de notre organisation économique et sociale, mais ils sont largement absents du discours officiel.
Cette absence de prévention est d'autant plus alarmante que la France est l'un des pays les plus touchés par le cancer du sein.
Effectivement, après l'Australie, la France est le pays avec la plus forte incidence de cancer du sein. Chaque année, environ 61 000 nouveaux cas sont diagnostiqués, et ce chiffre continue d'augmenter, alors qu'il diminue dans plusieurs autres pays. Par exemple, au Danemark, l'incidence a baissé de 32 % au cours des trente dernières années, et il en va de même aux États-Unis et au Canada.
Ce qui inquiète particulièrement, c'est l'augmentation des cas chez les jeunes femmes. Pour les moins de 30 ans, l'incidence a crû d'environ 60 % entre 1990 et 2023, tandis que chez les femmes de 40 ans, elle a augmenté d'environ 32 %. De plus, on observe une hausse des cancers dits "triples négatifs", qui ne peuvent pas être traités par hormonothérapie. Ces cancers sont plus agressifs et offrent moins d'options thérapeutiques.
Récemment, la ministre de la santé, Stéphanie Rist, a évoqué le vieillissement de la population comme une explication à l'augmentation des cancers. Qu'en pensez-vous ?
Cela ne suffit pas à expliquer la situation. D'abord, d'autres pays, comme le Danemark ou le Canada, connaissent également un vieillissement de leur population, mais l'incidence du cancer du sein y a diminué. De plus, lorsque l'on corrige les statistiques pour tenir compte du vieillissement, on constate toujours une augmentation en France.
Il est essentiel de distinguer l'âge, qui est un phénomène chronologique, et le vieillissement, qui est un processus biologique. Prenons l'exemple de l'amiante : une personne exposée à 30 ans peut développer un cancer à 60 ou 70 ans. Ce n'est pas simplement dû à l'âge, mais au fait que le processus tumoral peut prendre plusieurs décennies à se manifester. La véritable cause est l'exposition à l'amiante.
En mettant systématiquement en avant le vieillissement de la population, on donne l'impression que l'augmentation des cancers est une fatalité biologique contre laquelle on ne peut rien faire, alors que des actions peuvent être entreprises pour réduire les facteurs de risque.
Quels sont donc les facteurs environnementaux reconnus comme jouant un rôle dans l'apparition des cancers du sein ?
Il en existe plusieurs. D'abord, les facteurs hormonaux : la pilule contraceptive et certains traitements hormonaux de la ménopause sont associés à un risque accru de cancer du sein. Il y a aussi les pesticides. Contrairement à certaines idées reçues, il existe des liens entre l'exposition aux pesticides et le cancer du sein. Par exemple, des études ont montré que l'exposition in utero au DDT, un pesticide, augmente le risque de développer un cancer du sein chez les femmes exposées durant leur développement fœtal.
D'autres recherches sont particulièrement révélatrices. Une étude menée par Emmanuelle Kesse-Guyot, publiée en 2026 dans l'American Journal of Clinical Nutrition, a révélé une réduction de 10 % du risque de cancer du sein après la ménopause chez les femmes consommant des fruits et légumes biologiques. Bien que cela ne prouve pas que les pesticides soient la seule explication, c'est un élément qui mérite d'être exploré.
Il est également avéré que le travail de nuit constitue un facteur de risque. Le Centre international de recherche sur le cancer le considère comme probablement cancérogène. Récemment, une hôtesse de l'air a obtenu la reconnaissance de son cancer du sein comme maladie professionnelle, en raison de son exposition aux conditions de travail nocturne et aux rayonnements cosmiques.
Il est crucial d'examiner le rôle des expositions professionnelles, notamment chez les pompiers, qui sont exposés à des particules fines et à des composés cancérogènes lors de leurs interventions. L'oxyde d'éthylène, un gaz cancérogène utilisé pour stériliser des dispositifs médicaux, est également une source d'exposition pour certains personnels médicaux.