La prévention veut mieux comprendre pour mieux agir
Tahiti, le 3 novembre 2026 - Manger sainement et bouger davantage… Depuis plusieurs années, les initiatives de prévention se multiplient en Polynésie, mais elles peinent à stopper la montée des maladies chroniques. La question se pose de savoir si le problème ne réside pas uniquement dans les comportements individuels, mais également dans les méthodes employées pour les changer. C'est l'objectif du colloque qui a débuté ce mardi à l'université, réunissant chercheurs et professionnels de la santé pour échanger leurs points de vue pendant deux jours. Ce rassemblement vise à générer des idées pour repenser la prévention et l'adapter aux réalités quotidiennes des Polynésiens.
Les messages de santé publique sont bien connus et largement diffusés, mais les indicateurs de santé continuent de montrer des résultats préoccupants. La ministre de la Santé, Raihei Ansquer, a exprimé des préoccupations face aux données “alarmantes” concernant les maladies chroniques et cardiovasculaires, en reconnaissant que “malgré tous les efforts déployés en matière de prévention et de promotion de la santé, nous n'arrivons pas à infléchir cette courbe”. Le colloque, organisé par Fare Pasifika en collaboration avec la Direction de la santé, vise à confronter les perspectives de médecins, sociologues, anthropologues et acteurs de terrain pour comprendre pourquoi la prévention ne produit pas les résultats escomptés.
La sociologue Lucile Hervouet, à la tête du projet de recherche STEPS Quali, souligne que l'échec des campagnes de prévention est souvent attribué à “la méconnaissance ou l'ignorance des individus” concernant les enjeux de santé. Cependant, elle insiste sur le fait que “les comportements de santé ne se limitent pas à un manque de compréhension des risques”. Une personne peut parfaitement être consciente qu'elle doit améliorer son alimentation ou augmenter son activité physique, mais se heurter à des contraintes matérielles, familiales ou sociales qui l'en empêchent. “Il est essentiel de comprendre ces bonnes raisons qui poussent les individus à ne pas suivre les recommandations de santé”, conclut-elle.
Cette problématique prend une dimension particulière en Polynésie, un territoire “marqué par l'histoire coloniale, par plusieurs vagues d'immigration, et par des changements sociaux rapides”, note la chercheuse. Ces bouleversements ont créé un environnement où coexistent divers systèmes de valeurs et de normes, parfois en contradiction, y compris en matière de santé. Selon Lucile Hervouet, il convient de ne pas expliquer cette situation uniquement par la culture, mais de comprendre comment celle-ci interagit avec les conditions de vie et les contraintes quotidiennes.
Philippe Biarez, médecin et président de l'association Partage Santé Pacifique, partage ce constat. “Il faut avant tout comprendre pourquoi nous n'y arrivons pas”, déclare-t-il. Alors que les services de santé sont sous pression, il met en lumière le déséquilibre entre les ressources allouées aux soins et celles destinées à la prévention. “En Polynésie, des dizaines de milliers de personnes s'occupent des maladies, mais il n'y a qu'une vingtaine ou une trentaine de personnes qui travaillent à prévenir leur apparition”. Il appelle à combler ce fossé, soulignant que “changer des comportements peut prendre une génération”. Il insiste sur l'importance d'investir durablement dans la prévention et de maintenir les programmes sur le long terme, au lieu de repartir à zéro à chaque fois.
Certaines initiatives ne nécessitent pas d'être complètement réinventées. Philippe Biarez évoque l'exemple des Écoles en santé, lancées à Moorea en 2016 et progressivement étendues. “Actuellement, plus d'un élève sur deux est scolarisé dans une École en santé”, souligne-t-il, ajoutant que les premiers résultats se font déjà sentir dans les comportements des enfants. Il est essentiel de continuer ces efforts, notamment au niveau secondaire, pour ancrer ces habitudes jusqu'à l'âge adulte.
Dans son discours d'ouverture, Jean-Paul Pastorel, président de l'UPF, a encouragé l'utilisation des travaux scientifiques comme une “boîte à outils” pour développer et mettre en œuvre des politiques publiques. Jacques Vernaudon, directeur de Fare Pasifika, a rappelé les recherches effectuées sur des thématiques telles que les violences intrafamiliales et le vieillissement, en partenariat avec les autorités locales.
Raihei Ansquer souhaite s'appuyer sur les résultats du colloque pour finaliser son plan de prévention et de promotion de la santé pour la période 2026-2036, “avant le budget”, a-t-elle déclaré. Le calendrier est serré, car le projet de budget 2027 doit être soumis à l'assemblée d'ici le 15 novembre. La ministre défend le concept de va’a ora, qui considère la santé comme un équilibre entre l'individu, sa communauté et son environnement. “Comprendre un message ne signifie pas nécessairement changer de comportement”, souligne-t-elle. Reste à voir si le futur plan de prévention saura transformer les messages en actions concrètes.